Bar Luz : le Mexique à Montréal, un détail à la fois
La copropriétaire Lindsay Brennan explique comment la lumière, l’obscurité et la chaleur de l’artisanat mexicain ont façonné le Bar Luz, première fonda fina de Montréal.
L’un des aspects les plus réjouissants du métier de restaurateur, selon moi, est sans contredit le design. De la conception initiale aux ajustements constants qui se révèlent au fil du temps — souvent en parallèle avec notre propre évolution, nos goûts et nos obsessions — le design demeure un processus vivant et dynamique.
Dans une industrie dominée par de grands bureaux de design, notre formation et notre passion sincère pour cet art nous ont permis de concevoir nous-mêmes nos restaurants, en assurant ainsi que notre vision soit pleinement et authentiquement réalisée. Le design devient alors un moyen de transmettre des idées et une énergie avec honnêteté et précision, de créer une cohérence réelle entre l’atmosphère et la gastronomie, et ultimement, d’offrir une expérience immersive, singulière et profondément personnelle.
C’est aussi une échappatoire bienvenue aux aspects moins glamour de la restauration : la comptabilité, la logistique, et la résolution incessante de problèmes qui occupent la majorité de nos journées.
C’est à l’hiver 2025 que le chef mexicain Juan Lopez Luna et moi avons imaginé Bar Luz à Montréal. Situé juste à côté du Alma, notre restaurant phare à Outremont ouvert en 2018, le projet a été pensé comme un contrepoint et un complément — une offre plus spontanée, ancrée dans l’idée de la vie de quartier. Un beau contraste avec le Alma et son menu dégustation en neuf services, (récemment nommé sur la liste de 50 Best Restaurants en Amérique du Nord), et ses réservations de plus en plus convoitées.
Bar Luz est une fonda fina : une expression intime et raffinée de la cuisine mexicaine traditionnelle, inspirée des établissements du quotidien au Mexique. Une première du genre à Montréal, elle rend hommage à l’alta cocina mexicana tout en restant chaleureuse, accessible et décomplexée. Le menu tisse un lien entre le maïs ancestral mexicain et les ingrédients québécois, puisant son inspiration dans les matriarches de la famille de Juan, ainsi que dans la cuisine réconfortante de son enfance — ensoleillée et majoritairement à base de masa.
Bar Luz est le deuxième projet de ce que nous appelons le trio Luz. Il fait suite à Terraza Luz, notre taqueria cachée dans la ruelle, et précède Molino Luz, un atelier de production de tortillas dont l’ouverture est prévue en 2026.
Luz — la lumière en espagnol — est à la fois le nom et le fil conducteur du concept de design. Alors que Terraza Luz est façonnée par la lumière naturelle de l’après-midi dans la ruelle, Bar Luz explore une utilisation plus maîtrisée et intentionnelle de la lumière. Au-delà de sa présence physique, la lumière devient symbolique : elle évoque l’optimisme, la chaleur, et cette quête quotidienne de clarté dans un monde parfois étouffant. Luz, c’est nourrir l’ilusión — l’espoir,
l’élan, la croyance — à travers la connexion humaine et le partage. Plus l’obscurité s’intensifie, plus la lumière se révèle.
Dès le départ, nous voulions que Bar Luz soit à la fois familier et surprenant. Le projet s’est rapidement imposé comme le plus ambitieux de nos carrières — un équilibre délicat entre pression et possibilités.
Le lieu lui-même est chargé d’histoire. Anciennement notre bar à vin catalan Tinc Set, il fut aussi, autrefois, un dépanneur de quartier, gravé dans la mémoire de ceux qui ont grandi dans le coin. Si vous étiez chanceux (et beaucoup trop jeune), c’était l’endroit où l’on achetait de la bière — souvent tiède, grâce à un propriétaire connu pour économiser sur la réfrigération. Ce passé comptait pour nous. Nous ne voulions pas l’effacer, mais le prolonger. Conserver le mur de brique blanchi du Tinc Set comme point focal derrière le bar s’est imposé naturellement.
Alors que Tinc Set avait été conçu dans un contexte pandémique, avec un budget restreint et une approche très pragmatique, Bar Luz reflète une expression plus mature, en phase avec notre place actuelle dans l’industrie et l’évolution de notre vision.
Comme souvent, les plus grands défis sont venus des retards de construction. Mais ces délais ont aussi créé des opportunités inattendues : du temps pour approfondir des collaborations, tisser des relations humaines et intégrer des éléments artisanaux qui auraient été impossibles à développer dans un échéancier plus serré.
Travailler avec des artistes montréalais, dont plusieurs ont des racines latino-américaines, a ajouté une profondeur et un sens réel au projet. Soutenir leur travail nous semblait essentiel. Collaborer avec des designers mexicains l’était tout autant. Nous voulions honorer la chaleur, les rituels et le savoir-faire du design mexicain, tout en proposant quelque chose de nouveau pour Montréal. Chaque décision a été guidée par la mémoire — celle de nos fondas préférés et des coins de rue de Mexico et d’Oaxaca, où les espaces ne sont jamais sur-désignés, mais toujours intentionnels et ancrés dans la tradition.
“Chaque décision a été guidée par la mémoire : par le sentiment d’entrer dans nos fondas préférées et aux coins de rue de Mexico et d’Oaxaca, où les espaces ne semblent jamais surdesignés, mais où tout est intentionnel et profondément enraciné dans la culture et la tradition.”
La lumière étant l’élément central du design, et les fenêtres pleine hauteur ancrant la façade, l’obscurité est devenue son indispensable contrepoids. Nous avons rapidement opté pour la couleur Wrought Iron de Benjamin Moore, enveloppant murs et plafonds. Le plancher en époxy, moderne et lisse, s’en rapproche au maximum. Cette teinte absorbe la lumière, laissant l’illumination, l’ombre et les reflets devenir de véritables éléments architecturaux.
L’éclairage joue un rôle clé. Le luminaire principal, issu de la collection Faro du Studio Botte et conçu par le designer colombiano-québécois Philippe Charlebois-Gomez, trône dans la vitrine avant. Fabriqué à partir de lampadaires recyclés de l’Expo 67, il capte le regard depuis le trottoir et agit comme point d’ancrage visuel à l’intérieur.
Nous avons ensuite collaboré avec Atelier Fromenta, designers industriels du Mile-Ex, pour créer des appliques murales sur mesure. Ils ont fait appel à la céramiste mexicaine-montréalaise Emmanuelle Rocque, qui a utilisé une technique ancestrale de cuisson
à l’huile dans des barils. Chaque pièce est unique, projetant des poches de lumière chaude et mouvante au fil de la soirée — une lumière vivante, comme au Mexique.
Les matériaux et textures ont été choisis avec la même intention : banquettes de cuir gris foncé au plissé traditionnel, paniers à tortillas tissés à la main, grandes chandelles piliers. Les photographies d’Ana Lorenzano, photographe colombienne qui vit à Mexico — montrant la grand-mère de Juan en train de faire des tortillas lors de notre visite l’hiver dernier — ponctuent les murs sombres de chaleur et de nostalgie. Au-dessus de la cuisine, ail, piments et herbes séchées rappellent les cuisines semi-extérieures d’Oaxaca.
La céramique est devenue un élément pivot. Nous cherchions un carreau turquoise évoquant l’océan — sa couleur, son mouvement, sa réflexion. Un coulis foncé et très mince, combiné par le savoir-faire d’un maître carreleur ont été essentiels. À mesure que la lumière glisse sur la surface émaillée, les carreaux ondulent visuellement, créant un effet presque marin, si fort que nous avons choisi de prolonger la céramique ailleurs dans l’espace.
Le mobilier provient de La Metropolitana, dont le travail se retrouve dans plusieurs de nos restaurants préférés à Mexico. Leurs tabourets et chaises, ancrés dans le tejido traditionnel, apportent une âme essentielle à cet espace minimaliste. Il a fait le long voyage du Mexique chaque morceau emballé pour protéger sa précieuse forme.
La poterie vient du collectif oaxaquena 1050 Grados, qui collabore avec des femmes céramistes de villages environnants, chacune spécialisée dans une couleur et une technique. Les pièces — noir charbon, rouge terracotta et beige naturel — ancrent l’espace dans l’artisanat, la mémoire et le territoire.
Au cœur de Bar Luz se trouve un dialogue entre passé et présent, entre les villes que nous aimons et celles que nous appelons chez nous. Lumière et obscurité, reflet et mémoire forment sa base : un bar de quartier, une fonda fina, un lieu de rituels et de retours.
Conçu de toutes pièces par ceux qui l’ont imaginé, le résultat dépasse ce que nous avions envisagé. Grâce au talent, au savoir-faire et à l’énergie humaine derrière chaque collaboration, Bar Luz est devenu bien plus qu’un restaurant : un espace vivant, façonné par la nostalgie, la passion et l’intention.
À propos de DINR
DINR propose des réservations le jour même ainsi que des accès exclusifs dans les meilleurs restaurants d’Edmonton et partout au Canada. Depuis sa création à Montréal, DINR a su bâtir une communauté fidèle réunissant des chefs primés, des gastronomes avertis et des voyageurs passionnés en quête d’expériences culinaires et d’hospitalité incomparables.
Biographie et présentation de l’autrice
Lindsay Brennan est restauratrice, sommelière et importatrice de vin basée à Montréal, et copropriétaire d’Alma, Bar Luz et Terraza Luz. Forte de 25 ans d’expérience dans l’industrie de l’hospitalité, elle est fondatrice d’Importations Vin i Vida, une agence spécialisée dans les vins naturels catalans et espagnols de petite production, et a été finaliste à trois reprises au titre de Meilleure sommelière aux Lauriers. Alma, son restaurant phare qu’elle dirige aux côtés du chef Juan Lopez Luna, a été nommé parmi les 50 meilleurs restaurants d’Amérique du Nord et Meilleur restaurant mexicain hors du Mexique par Culinaria Mexicana.
Bar Luz | Mexican | 1233, Av. Lajoie, Montréal (QC) | Réservez avec DINR

